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  • Photo du rédacteurFerdinand

L'ignorance - Milan Kundera


Mercredi 15 Décembre 2021, Hôtel Tante Yvonne à Quincieux.

Je dîne avec un collègue. On parle du rachat d'une entreprise par la nôtre, des investissements immobiliers qu'on devrait faire pour couvrir la retraite qu’on n'aura pas, de la conférence de presse de Macron qu'on ne regarde pas puisqu’on dîne mais que mon collègue rattrapera sur BFM dans sa chambre. J'apprécie beaucoup ce collègue. J’aime mon travail, je crois. Disons que j’y trouve de l’intérêt. Ce qui est déjà pas mal pour un travail.

[Critique de la mémoire humaine] "On ne comprendra rien à la vie humaine si on persiste à escamoter la première de toutes les évidences : une réalité telle qu'elle était quand elle était n'est plus; sa restitution est impossible."

En remontant dans ma chambre je retrouve "L'ignorance" là où je l'avais laissé, ouvert, face cachée contre la table. Je le regarde un moment, hésitant. Une question me traverse l’esprit : Pourquoi je lis ? Je pense à mon collègue qui, lui, n’a pas de temps à perdre. A cet instant, il doit faire quelque chose de bien plus utile pour améliorer sa condition : consulter des annonces d’appartements sur "le bon coin", mettre de l’ordre dans ses mails, écouter le Président, téléphoner à son épouse. Puis il dormira l’esprit tranquille. A jour.

Vraiment, j’ai plaisir à lire mais il me semble que ça ne suffise pas à justifier ce pourquoi je lis au détriment d'autre chose. "L’ignorance" me fait de l’œil depuis la table où il repose, je l’accueille à cœur ouvert, et la réponse s’écrit sous mes yeux, simple et limpide : Pour ça. Pour tomber dans un Kundera. Pas tellement à cause de l’histoire d’Irena et Josef, mais parce qu’au fond, sous les pages, entre les mots, on entrevoit les rouages d’autre chose. Autre chose que le fil continu des actualités de la télé, qui nous assomme. On accède à une autre dimension de la conscience. "L’ignorance" est une pluie d’étincelles dans l’obscurité de mon existence. Il éclaire furtivement les zones d’ombre - sans toutefois les allumer tout à fait – pour nous permettre d’effleurer la sensation du temps, de la mémoire, de la mort, de la beauté, de la solitude, de l’universalité de nos sentiments - la nostalgie par exemple - et de nos existences.

[A propos de la nostalgie] "Cette sensation, ce désir invincible de retourner, lui dévoile d'emblée l'existence du passé, le pouvoir du passé, de son passé; dans la maison de sa vie, des fenêtres sont apparues, des fenêtres tournées vers l'arrière, sur ce qu'elle a vécu; sans ces fenêtres, désormais, son existence ne sera plus concevable."

Je me réveille en pleine nuit, égaré, abruti, les pages collées sur la face, imprimées contre ma joue, et leurs mots profondément incrustés dans mon âme. Alors maintenant que Milan m'a répondu, une autre question s'impose : Pourquoi j'écris ? C'est inutile. D'abord, rien ne garantit que ce soit bon, et puis encore moins que ce soit lu. Je me rends compte que là, personne ne peut rien pour moi. A part moi. Alors je cherche. J'écris. Mais je demeure dans "L'ignorance", j'y flâne, et je m'y sens bien.


 

L'IGNORANCE - Milan Kundera

Editions Gallimard Roman - 2003

Quatrième de couverture :


«Sur l'avenir, tout le monde se trompe. L'homme ne peut être sûr que du moment présent. Mais est-ce bien vrai? Peut-il vraiment le connaître, le présent? Est-il capable de le juger? Bien sûr que non. Car comment celui qui ne connaît pas l'avenir pourrait-il comprendre le sens du présent? Si nous ne savons pas vers quel avenir le présent nous mène, comment pourrions-nous dire que ce présent est bon ou mauvais, qu'il mérite notre adhésion, notre méfiance ou notre haine?»

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