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  • Photo du rédacteurFerdinand

Chevreuse - Patrick Modiano

Dernière mise à jour : 20 déc. 2021


Le 26 Octobre 2021, Dreux.

Une journée avec Patrick. Je suis parti tôt ce matin. Venant de Cachan, je contourne la Vallée de Chevreuse sans l’apercevoir, mais Patrick Modiano, installé sur le siège passager, m’y emmène par un autre chemin. A sa manière, c’est-à-dire décousue, et non sans quelque détour. Et je traverse Chevreuse, dans ce décor qui lui est propre, celui du mystère, découvrant des lieux vides, décontextualisés. Un hôtel abandonné déjà envahi par la nature qui reprend ses droits, une maison dans une rue dont on ne connaît que le nom, Docteur-Kurzenne, un appartement à Auteuil. C’est confus. Brumeux. On voyage dans le passé, sautant d’une époque à une autre sans jamais crier gare. Pas facile à suivre Patrick, surtout en conduisant. Il me parle d’un personnage silencieux, pour ne pas dire mutique, Jean Bosmans, porteur d’un secret qu’il semble lui-même avoir oublié. Son récit est morcelé en fragments de mémoire qui se recomposent peu à peu comme les pièces d’un puzzle. Parce que la mémoire perd le sens chronologique des évènements, comme celui des distances et du temps. Elle se joue de la réalité.

« Au cours des années suivantes, on lui avait donné des détails qu’il ignorait sur quelques personnages de ses romans, à cause de leurs noms. Cela prouvait qu’entre la vie réelle et la fiction existaient des frontières confuses. »

Des types surgissent, pas clairs, qui en veulent à Jean Bosmans. Ils le traquent. La tension monte dans la voix de Patrick, et je ne peux m’empêcher de regarder sans cesse dans le rétroviseur. Une berline noire – ou peut-être est-elle grise – nous colle au train depuis un moment. Je distingue mal le conducteur derrière son pare-brise teinté, mais il pourrait bien ressembler à l’un de ces types. Hériford, De Gama, Hayward ? Sa conduite est agressive, il fait des écarts nerveux pour me signifier son impatience. Je m’engage sur la voie de décélération qui mène à une station essence, la berline me dépasse par la gauche en faisant ronfler le moteur, et me serre de si près qu’elle arrache mon rétroviseur. Le cœur battant, les mains tremblantes, j’abandonne vite l’idée de la poursuivre, mais je parviens à mémoriser sa plaque d’immatriculation. Pour porter plainte, peut-être. Je demande à mon passager si quelqu’un peut lui en vouloir. Il ne répond pas, ou rien dont je me souvienne.


Enfin, j’arrive à Dreux. Je referme Chevreuse un peu chamboulé par les évènements, ceux de sa fiction, et ceux de ma vie réelle. Ou l’inverse, je ne sais plus. Dans ma chambre d’hôtel, je prends quelques notes pour l’écriture de cet article, pour ne rien oublier de ce qui est arrivé, ni de ce qui ne l’est pas, arrivé… Ou alors pas aujourd’hui… Ou peut-être pas à moi… Tout est flou maintenant, je cherche Chevreuse pour me rassurer, dans mon sac, dans ma valise, j’essaie de me souvenir d’un endroit où j’aurai pu l’égarer. Je retourne à la voiture. Rien. Je réfléchis : « L’ai-je bien emmené ce matin ? L’ai-je bien lu ? Je n’ai pas pourtant pas rêvé. Comment aurait-il disparu ? Existe-t-il, seulement, ce livre ? Et Patrick ? » Je claque la portière et presse la clé pour verrouiller la voiture. Les rétroviseurs se replient dans un bruit de roulement électrique. Les rétroviseurs, les deux, bien à leur place, comme neufs. Et la seule chose dont je me souvienne maintenant, avec précision, est le numéro de plaque de la berline noire – qui était peut être grise.


 

CHEVREUSE - Patrick Modiano / Prix Nobel de littérature 2014

Editions Gallimard

Roman - 2021

Quatrième de couverture :


"Pour la première fois depuis quinze ans, le nom de cette femme lui occupait l'esprit, et ce nom entraînerait à sa suite, certainement, le souvenir d'autres personnes qu'il avait vues autour d'elle, dans la maison de la rue du Docteur-Kurzenne. Jusque-là, sa mémoire concernant ces personnes avait traversé une longue période d'hibernation, mais voilà, c'était fini, les fantômes ne craignaient pas de réapparaître au grand jour. Qui sait ? Dans les années suivantes, ils se rappelleraient encore à son bon souvenir, à la manière des maîtres chanteurs. Et, ne pouvant revivre le passé pour le corriger, le meilleur moyen de les rendre définitivement inoffensifs et de les tenir à distance, ce serait de les métamorphoser en personnages de roman."

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